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Cultiver la plante de l’amour

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Tout comme l’hébreu est la vie des textes juifs, le latin celle des ouvrages chrétiens, le pali celle des bouddhistes, l’arabe celle des musulmans, le sanskrit est incontournable pour celui qui étudie les textes védiques. J’ai employé tant que faire se peut les termes sanskrits que l’auteur utilise en les précédant de leur traduction française et en gardant les plus importants entre parenthèses. J’ai voulu garder l’authenticité du livre en incluant les premières phrases du texte sanskrit original à chaque coupure commentée et en mettant leur translittération en caractères romains.

Dans la tradition indienne, on dit d’un texte qu’il est védique, même s’il est écrit tardivement, dès qu’il développe ou transmet de manière autorisée le savoir des Védas. Dans cet ouvrage, j’utilise les termes Véda et védique non pour me référer seulement aux quatre Védas mais également à la tradition, comme c’est l’usage en Inde.

J’ai donné à ce livre le sous-titre de ‘partage spirituel’, car mon intention est bien de partager avec tous un héritage spirituel légué par des maîtres experts dans l’art d’extraire l’essence des Ecritures védiques et d’illuminer les principes religieux liés à la Vérité Absolue. Les principes religieux développés dans cet ouvrage sont difficiles à nommer. Si on leur donne un nom particulier rattaché à un culte, alors d’autres cultes s’opposeront à eux. Ils sont néanmoins identifiés comme ‘sanatana-dharma’ ou ‘vaisnava-dharma’, les activités naturelles de tous les êtres, empreintes d’amour et de dévotion pour Dieu.

L’un des maîtres représentant la pensée du sanatana-dharma, Srila Bhaktivinod Tagor, explique que chacun a le droit de débattre de sujets spirituels et, selon ces qualifications, est apte à comprendre les sciences spirituelles. Il divise les êtres humains : les initiés – les ésotéristes représentant la minorité des êtres, et les profanes – les exotéristes formant la majorité.

Trois catégories de spiritualistes (ésotéristes) ressortent de son observation :
1) Les néophytes. Ils n’ont pas de pouvoir indépendant de discernement et ne comprennent que le sens premier de la science de Dieu et non ses subtilités. Ils tentent d’avancer sous la protection de leur foi en les saints et les Ecritures.
2) Ceux qui sont établis avec fermeté dans leur pratique, au stade intermédiaire de la réalisation de la Vérité Absolue. Leur foi est grande, mais ils n’ont pas encore réussi à combiner foi et arguments.
3) Ceux dont l’expertise permet de relier foi et arguments sont parfaits et au-delà de tout sectarisme. Ils utilisent les ressources mises à leur disposition par les textes sacrés et les saints de leur tradition tout en s’inspirant des autres enseignements authentiques. Ils peuvent extraire l’essence des différents textes pour leur propre avancement spirituel et en recevoir le bénéfice. Ces personnes sont les vrais ésotéristes, sans être pour cela synchrétistes.

Le principe constitutionnel des êtres est le même et les principes religieux ne différent que par les différentes aptitudes des pratiquants. L’esprit sectaire est un produit dérivé de la Vérité Absolue. Lorsque les grands maîtres spirituels établissent la Vérité et L’enseignent, Celle-ci est pure, non polluée par le sectarisme. Plus tard, en accord avec le temps, l’endroit et les circonstances, les règles et les principes transmis se diversifieront pour former différentes écoles philosophiques ou communautés spirituelles. Quand certaines d’entre elles accordent graduellement davantage de respect à leurs propres règles, elles développent simultanément un esprit de supériorité sur les autres, voire de haine ou de mépris, et considèrent leurs standards de vie comme inférieurs ou erronés. Adhérer à un mode de vie particulier est un symptôme de société, offrant la diversité des goûts et des couleurs à chacun. Toutefois, on observe ces symptômes sectaires depuis des temps immémoriaux car la plupart d’entre nous sommes encore des spiritualistes néophytes ou tout au plus au stade intermédiaire.

Différentes formes d’activités spirituelles créent des divisions sectaires. Trois modèles sont cités par le Tagor (Thakura) : le premier se réfère aux signes externes adoptés par les pratiquants d’un culte ; le deuxième au culte lui-même, aux divers rituels, austérités, adorations, sacrifices, vœux, principes concernant la nourriture, études des textes, constructions des lieux de culte, etc. ; le troisième porte sur le concept de Dieu, sur Son aspect impersonnel ou personnel, l’intronisation de différentes représentations du Seigneur dans les lieux de culte, certaines spéculations sur le Paradis et l’Enfer et la destination future des âmes.

De ces différences naissent le désaccord, l’abandon des relations sociales, des conflits mortels et l’oubli que l’on appartient à la race humaine. C’est ce qui se passe quand la mentalité néophyte prédomine dans la société et ne respecte pas les pratiques d’autrui et leurs nécessités liées à la qualification et l’aptitude de chacun. Même ceux établis à un bon niveau philosophique et ne se souciant plus trop des signes externes sont encore sujets aux querelles sectaires et restent encore incapables de concilier variétés et désaccords.

On dit bien que : « l’ignorance est le premier des ennemis à combattre ». Plus nous progresserons sur le chemin de l’amour divin, plus nous respecterons les pratiques des autres, et plus nous nous interrogerons sur des sujets plus élevés, plus nous deviendrons indifférents aux contradictions exprimées par les traditions philosophiques diverses.

Notons tout de même que chaque tradition connaît son lot de différends dûs aux déviations philosophiques et autres spéculations par l’abandon des vérités premières établies par les Ecritures, les saints et les maîtres, en vue d’accommoder un plus grand nombre de pratiquants, de faciliter les dirigeants dans leur esprit carriériste ou d’être reconnu et accepté par la société en général.

J’espère que vous trouverez dans les réalisations de l’auteur cet esprit non sectaire d’amour authentique pour Dieu et son prochain. Tout d’abord, Visvanatha Cakravarti présente l’énergie d’amour du Seigneur (bhakti) comme indépendante, capable de se manifester dans le cœur des êtres comme bon lui semble afin d’y planter la semence d’amour. Comment s’y prend-elle ? Là est la clé théologique des textes sacrés de l’Inde. Celle-ci se manifeste dans le cœur des saints, des êtres parfaits et réalisés, créant chez eux un penchant, une attitude miséricordieuse pour autrui entrainant le développement de l’amour divin pareil à une plante qui pousserait dans le jardin du cœur, ce qui justifie le choix du titre du livre : Cultiver la plante de l’amour.

« Selon leur karma, tous les êtres vivants errent dans l’univers entier sous une forme ou une autre. Par la grâce du Seigneur, le plus fortuné d’entre eux pourra rencontrer un saint. Par sa miséricorde et celle du Seigneur, cet être recevra alors la graine de l’amour, le désir de s’unir à Dieu en suivant une pratique et des enseignements authentiques. Celui qui reçoit cette semence doit en prendre soin, à la manière d’un jardinier, et la semer dans son cœur. S’il l’arrose régulièrement par sa pratique spirituelle, il la verra germer peu à peu. Elle se transformera graduellement en une plante grimpante qui grandira au point de pénétrer dans le monde spirituel, libérant complètement l’être de tout conditonnement matériel. Là, elle produira une fleur odorante qui attirera le Seigneur. Arrivé à maturité, le fruit de l’amour extatique fera son apparition pour s’offrir bien mûr au Bien-aimé, satisfaire ainsi les sens spirituels et absolus de Dieu la Personne Suprême.

« Le jardinier doit pour cela veiller sur la plante en la clôturant pour empêcher les animaux pareils aux offenses de la détruire. Il arrive que des mauvaises herbes, telles la recherche du plaisirs des sens, la diplomatie, l’affairisme mondain, la soif de gloire et de prestige social, le fait de tuer sans nécessité des animaux ou d’envier d’autres êtres vivants, les pouvoirs yogiques ou la libération suicidaire dans le néant ou la radiance spirituelle, poussent à ses côtés. Si, en arrosant, on ne distingue pas la plante de l’amour de Dieu des mauvaises herbes, l’eau nourrira ces dernières et la croissance de la plante sera amoindrie. Le jardinier doit les arracher immédiatement pour que sa plante arrive à produire le fruit de l’amour et qu’il puisse en savourer le nectar avec le Seigneur. Il goûtera ainsi le bonheur éternel, la perfection de l’existence, et, en comparaison, les quatre perfections matérielles que sont la religion, l’essor économique, le plaisir des sens et la libération ne sont que de piètres accomplissements. » Cette illustration est présentée dans les Ecrits de l’Inde monothéiste comme le Narada Pancaratra, le Chaitanya-charitamrita et le Bhakti-rasamrita-sindhu.

Dès les premières pages des Conceptos, sainte Thérèse de Jésus écrit : « Je tiens pour bien employé le temps que je consacrerai à traiter d’une matière si divine que je ne méritais pas de l’entendre ».

Je prie ainsi mes maîtres spirituels que mes humbles commentaires ne fassent pas obstacle à la lumière que Srila Visvanatha Cakravarti Thakura a voulu répandre pour le bien de tous à travers son livre intitulé Madhurya Kadambini (le nuage d’ambroisie) et nous faire évoluer au-delà du sectarisme, de l’amour pour le pouvoir (matériel ou spirituel) vers le pouvoir de l’amour.

Philippe Rivault


rivault108@yahoo.com