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Forme et substance dans la tradition monothéiste de l'Inde



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Alors que l’on tient l’Inde comme polythéiste, il existe en réalité une tradition mono-théiste très ancienne prenant racine depuis le début du temps universel et présenté dans la culture védique. Les théologiens occidentaux ont catégorisés le monde religieux et l’on séparé en deux ; l’occident avec les trois grandes religions monothéistes et l’Orient avec ses religions divers pour la plupart identifier au polythéisme, au panthéisme, au nihilisme, à l’animisme et au paganisme.

Pour ceux qui ont étudié la culture de l’Inde dans sa juste perspective, ils peuvent voir et apprécier la foi religieuse de ce peuple, liée dans toutes ses affaires au quotidien. La majorité des lieux de cultes, les temples, sont voué soit au Seigneur Vishnou, Narayana, Krishna, la même personne suprême de Dieu avec des noms différents ou même des for-mes différentes mais dans l’Absolu, Un ; ce monothéisme est en substance personnelle. Ou dédiés à Shiva, dieu de la création et de la destruction impliqué avec le monde maté-riel ; ce monothéisme est de substance impersonnelle très proche du Bouddhisme.

Tou-tes les écoles philosophico-religieuses de L’Inde admettent que le but de la vie est la libération, même si la forme et la substance diffèrent. La libération impersonnelle résulte où l’être individuel se fond dans la lumière céleste (Dieu en tant qu’énergie) ou dans un néant absolu. La libération personnelle est atteinte par l’accomplissement de ses devoirs dans un esprit de renoncement, comme une expression de service d’amour et de dévo-tion dédiée à Dieu pour rejoindre le Seigneur d’amour dans le monde spirituel et partici-per à Sa joute transcendantale. C’est la voie de la bhakti –la voie du cœur, représenté par les quatre écoles du ‘Vaisnavisme’.

Une étude profonde et sérieuse du vaishnavisme nous amènera certainement à voir ce système de pensée comme le monothéisme dans sa forme la plus complète. Pour repren-dre l’expression du célèbre philosophe et orientaliste français Renée Guénon, citée dans un de ses ouvrages ‘Formes traditionnelles et cycle cosmique’ quand il s’adresse à la pensée monothéiste hindou : « la tradition primordiale », la tradition vaishnava porte en elle-même le message transcendantal et divin du ‘Sanatana ou Bhagavat-dharma’, la culture intrinsèque de la Tradition primordiale. Elle repose sur le socle originel, universel et éminemment sacré du Vaisnava-védanta dont la richesse de l’héritage socioculturel, scientifique, philosophique, religieux et spirituel est incommensurable.

Pour ceux qui s’intéressent de près ou de loin à cet héritage, la forme et la substance de cette tradition ne peuvent laisser indifférent, de plus il est toujours présent et a sur-vécu à travers les âges, le colonialisme intensif et a su s’adapter au modernisme de l’Inde.

Donc, contrairement à une idée préconçue, le ‘polythéisme n’est pas la religion des in-diens appelée vulgairement ‘hindouisme’ qui regroupe différentes branches de pensées. Le vaishnavisme apparaît dans les textes védiques et d’entre tous les systèmes de pensée monothéiste (ceci comprend le judaïsme, le catholicisme et l’islam), le vaishna-visme se distingue par le fait qu’il est le seul à traiter de la relation qui unit l’être vivant à Dieu, l’entité distincte au Tout. Nul système de pensée n’est allé aussi loin dans cette étude. Cette science confidentielle a été négligée par les autres religions. Ils l’ont sou-vent évité au nom du mysticisme, de l’unité ou de la foi, comme si la science spirituelle se devait d’être simple. Le vaishnavisme a toujours refusé de croire sans réfléchir. Pour lui, la foi sans base philosophique est un simple sentimentalisme, et une philosophie sans foi, une idéologie aride.

Dans un de nos livres précédents ‘ Le livre des samskarâ’, nous précisions : « Non seu-lement le vaishnavisme traite de la relation entre Dieu et l’être vivant, mais il enseigne aussi un autre point fondamental qui nous concerne tous, quelque chose à laquelle la vie de tous les jours nous confronte ; la science de l’autre. Etre vaishnava, c’est savoir qui est autrui, connaître son identité véritable, le considérer, reconnaître son existence, son individualité. Le vaishnavisme enseigne que jamais nous ne perdrons notre individualité. Les êtres sont distincts les uns des autres et le resteront à jamais, ils sont tous égaux, des êtres à part entière, pauvres ou riches, blanc ou noir, et qui ont une relation très per-sonnelle avec Dieu, même si elle est quelque peu occultée selon les circonstances. Ce qui devrait nous réjouir dans un monde où on ne fait guère cas de l’autre.

Comme vous le découvrirez dans cet ouvrage sur la pratique et le but du vaishnavisme, Dieu peut être un ami, contrairement aux autres religions monothéistes où Dieu est plutôt un bienfaiteur, quelqu’un d’inaccessible, quelqu’un qu’il faut craindre. Si les trois autres grandes religions monothéistes n’ont fait que montrer le fossé qui sépare Dieu des êtres vivants, le vaishnavisme, lui, n’a cessé de montrer la façon de combler ce fossé, qu’en fait seul l’homme creuse. Il faut simplement garder à l’esprit comme l’explique la Katha-Upanishad (II.2.13) : « Le Seigneur Suprême est éternel et les êtres vivants sont éternels, Il est conscient et ils sont conscients. Mais seul le Seigneur peut pourvoir aux besoins des êtres vivants ».

« Le mot ‘bhakti’ fait référence au service de dévotion. Tous les êtres, en ce monde, acceptent de servir d'une façon ou d'une autre, poussés par l'attrait qu'exerce sur eux telle ou telle forme de service, et pour les bienfaits qui en découlent. Ainsi, par amour pour sa femme et ses enfants, le père de famille travaillera jour et nuit; de même le natio-naliste, par amour pour la patrie, et le philanthrope, par amour pour l'humanité. Le doux sentiment, la force qui les anime tous, s'appelle rasa. Mais le bhakti-rasa diffère du rasa que recherchent les matérialistes en peinant jour et nuit, et qui ne procure satisfaction qu'aux sens matériels. Sa nature éphémère – qui le rend inférieur – incite ses adeptes à rechercher sans cesse de nouveaux objets de satisfaction. L'homme d'affaires, par exem-ple, après avoir peiné la semaine entière, voudra s'isoler pendant quelques jours en un lieu où il puisse oublier, du moins pour un temps, ses soucis. Mais après cette échappée, il devra retourner à ses affaires. Cette alternance de recherche du plaisir et de résignation prend nom de bhoga-tyäga, et une telle succession d'états éphémères ne peut procurer le bonheur correspondant à la nature éternelle de l'être vivant. Les plaisirs de ce monde n'étant que transitoires, ne donnent qu'un bonheur fragile, ou capala-sukha. Ainsi, quand il mourra, que restera-t-il au père de la satisfaction qu'il éprouvait, à tous les ins-tants de sa vie, de maintenir sa famille dans le confort?

« Le bhakta parvient à saisir la présence personnelle de Dieu à travers le service dévo-tionnel qu'il Lui offre. Le matérialiste ne le peut que lorsque la mort immuable met un terme à ses activités sur tous les plans – social, politique, économique... Or, ce sont pré-cisément nos actions en cette vie qui déterminent la nature de notre prochain corps et nous donnent de renaître en des conditions plus ou moins favorables. Le bhakti-rasa, cependant, ce doux sentiment qu'on éprouve en servant le Seigneur avec amour et dévo-tion, ne se limite pas à l'existence du corps. Il se poursuit même après la mort, d'où le qua-lificatif d'amåta, ou éternel, qu'on lui applique. Ce fait est confirmé dans tous les Ecrits védiques, notamment la Bhagavad-gétä, qui affirme qu'à développer le bhakti-rasa, même en de faibles proportions, le bhakta se met à l'abri du pire danger: ne pas mettre à profit la forme humaine pour atteindre la perfection spirituelle. Au contraire, les rasa ma-tériels que nous procurent nos occupations familiales et sociales ne peuvent pas même nous garantir une forme humaine dans notre prochaine vie.

« La Bhagavad-gétä définit l'autorité divine et suprême, le daiva, comme la cause pre-mière. Et le Çrémad-Bhägavatam ajoute que c'est par la force du daiva-netra, par la vo-lonté suprême, que l'âme revêt divers corps. On parle généralement, pour traduire l'idée de cette force, du destin: c'est elle qui dirige l'être vers l'une ou l'autre des 8 400 000 es-pèces vivantes. Mais à celui qui Lui voue chacun de ses actes, Kåñëa assure qu'en sa prochaine vie, il obtiendra au moins une forme humaine. En effet, ceux qui adoptent la Conscience de Kåñëa sans en atteindre la perfection dès cette vie ont l'assurance de renaître dans un milieu favorable au parachèvement de leur réalisation spirituelle. Aussi dit-on des actes accomplis dans la Conscience de Kåñëa qu'ils sont amåta, qu'ils portent des fruits durables (…)

« Grâce à cet ouvrage, le postulant sincère pourra pénétrer le sens profond d'une absorp-tion totale dans le bhakti-rasa. Développer ce rasa dans la Conscience de Kåñëa, c'est poser les premiers jalons d'une existence divine, heureuse et libre de toute angoisse. »
Telle est la sagesse de l'Inde révélée par Çréla Rüpa Gosvämé, maître dans l'art d'étudier en détail toutes les écritures afin d'établir, pour le bien de l'humanité entière, le but ultime (sädhya) et les moyens de l'atteindre, c'est-à-dire l'amour et la dévotion envers Dieu (Bhagavän), la Vérité Absolue et l'Infiniment Fascinant.

Philippe Rivault


rivault108@yahoo.com